NOTRE INVITE d'honneur en 2006

Francois boucq
Auteur - Illustrateur


© Casterman - P. Bernari

Biographie :
1955
Naissance de François Boucq le 28 novembre à Lille.
1974
Boucq entame sa carrière de dessinateur dans Le Point, L'Expansion, Play-Boy, Le Matin de Paris, où il livre régulièrement les caricatures des politiques. L'année suivante, il publie dans Mormoil, en même temps qu'il se consacre à la rénovation du carnaval de Lille. Il délaisse temporairement le dessin.
1978
Parution dans Pilote de ses premiers Cornets d'humour (réédités en album, huit ans plus tard, sous le titre La Vie, la mort et tout le bazar), sur des scénarios de son ami Philippe Delan. En 1980, Fluide Glacial accueille Les Leçons du Professeur Bourremou (avec Pierre Christin), puis les premières aventures de Rock Mastard (avec, encore, Philippe Delan). Boucq est encore très influencé par Alexis, l'un des maîtres, trop tôt disparu, de l'humour absurde.
1983
Boucq change de refuge. Il dessine désormais pour le journal (A Suivre) des histoires courtes où se manifestent ses préoccupations graphiques, proches de celles d'un Gotlib ou d'un Goossens. Ces différents récits sont compilés dans Les Pionniers de l'Aventure humaine, Point de fuite pour les braves, La Pédagogie du trottoir et La Désiroire effervescence des comprimés. Parmi les personnages de ces albums, on rencontre un certain Jérôme Moucherot, qui accèdera plus tard au rang de vedette dans Les Dents du Recoin, en 1993
1984
Rencontre avec le romancier américain Jerome Charyn. En naîtront deux récits, La Femme du Magicien, Prix du meilleur album au festival d'Angoulême deux ans plus tard, et Bouche du Diable.
1991
Avec Alexandro Jodorowsky, Boucq entame une trilogie mystico-fantastique, Face de Lune.
1992
Un passage par Antenne 2, où Boucq illustre l'Actualité pour l'émission Si ça vous change. La même année, il croque sur le vif le festival de Cannes. Illustration toujours, pour Karim en 1993, et l'album Un Point c'est tout!, pour Jerome Charyn en 1994, dont il met en images Du Ventre de la Bête, son carnet de "voyage" à New York. Boucq prête également son talent prolifique aux revues Corto, Science et Vie Junior, Messages, à des travaux publicitaires (pour le théâtre du Granit notamment, Alph'Art de la communication à Angoulême en 1998), à des ouvrages collectifs (La Bande à Renaud, Les Pires Noëls, Le Violon et l'Archer, La Bibliothèque fantastique ou Sales petits Contes), à un court métrage, Mea Culpa, tiré d'une de ses bandes dessinées et présenté en avant première à Angoulême en 1998.
1994
Dans (A Suivre), Boucq donne une nouvelle ampleur à ses élucubrations en y créant les personnages de La Mort et Lao Tseu.
Janvier 1998
Boucq est adoubé par ses pairs et devient membre de l'académie d'Angoulême. Il reçoit le Grand Prix de la Ville qui fait de lui le président de l'édition suivante, en 1999.
Janvier 1999
Sortie pour la présidence du Trésor de l'Ombre, recueil de fables écrites par Alexandro Jodorowsky et merveilleusement illustrées par François Boucq.
Depuis 2001, il est Le Professeur Rictus des BD de lancement (pour les dossiers de presse) des séries de la collection d'humour Troisième Degré Lombard pour laquelle, il relancera bientôt Rock Mastard dans des péripéties délirantes. La parution en janvier 2003 de son "Cocktail transgénique" de croquis dans la collection Petits Délires marque l'entrée officielle dans le catalogue du Lombard de ce grand nom de la BD (Grand Prix du Festival d'Angoulême en 1998).

Il est aussi le dessinateur d'une série Western, scénarisée par son ami Jodorowsky, Bouncer, publiée chez Les Humanoïdes associés, dont le 4ème tome, intitulé " La Vengeance du Manchot " est paru en juin 2005.

François Boucq est aussi à l'origine d'un livre de dessins sur le climat paru en février 2005 coédité par Greenpeace et Glénat.

L'environnement doit être une préoccupation de tous les instants, dans chaque geste de notre quotidien. Le climat, tel que nous le connaissons aujourd'hui est en réel danger. Rejet de gaz à effet de serre, hausse des températures, fonte des zones glacières, disparition d'écosystème autant d'éléments catastrophiques dont il faut prendre conscience dès aujourd'hui. Près de 120 auteurs de bande dessinée l'ont d'ores et déjà compris. Répondant à l'appel de Greenpeace, association de protection de l'environnement, ils ont réalisé un dessin, une planche, une courte histoire ou une illustration. Scénaristes ou dessinateurs, ils nous offrent leur vision de l'écologie, leurs crainte pour l'environnement ou leurs solutions pour empêcher que nos enfants soient les héritiers de nos imprudences. Lors du festival d'Angoulême 2003, une exposition et une vente aux enchères s'étaient tenues au profit de l'association. A présent, vous aussi vous avez l'occasion de concilier un geste écologique et un plaisir graphique en achetant ce recueil édité sur papier recyclé, une première dans le monde de l'édition de la BD ! Il rejoindra ainsi un autre grand projet de Greenpeace " Maisons d'éditions pour les forêts ". Une belle occasion de devenir citoyen du monde !

Greenpeace agit partout dans le monde pour sauver le climat de notre planète. Que ce soit dans les couloirs des grandes conférences internationales ou lors d'actions non-violentes, Greenpeace exige des gouvernements et des industriels qu'ils assument leur responsabilité dans la perturbation du climat mondial et prennent des mesures pour l'enrayer. Au même temps Greenpeace accentue la promotion de solutions de rechange fondées sur les économies d'énergie et des alternatives réalistes.


Bibliographie
- Chez les Humanoïdes associés
Série " Bouncer ", scénario d'Alexandro Jodorowsky
Au lendemain de la guerre de sécession, un groupe de soldats confédérés sème la terreur. Ces serviteurs d'un Sud sécessionniste et raciste vont de meurtres en pillages sans état d'âme et sans scrupules. Leurs refus de déposer les armes et d'accepter la défaite, ils le montrent en faisant couler le sang de ceux qui croisent leur route.
Le capitaine Ralton Van Dorman est à la tête de cette horde de militaires-pillards. Afin de lever sa propre armée et de venger l'honneur perdu de la Confédération, il décide de s'emparer d'un légendaire diamant, " L'œil de Caïn ". Le joyau a été volé par sa propre mère 17 ans auparavant et il n'a jamais été retrouvé. Persuadé que l'un de ses frère sait où est caché le diamant, Ralton se sépare d'une partie de ses hommes et part à sa recherche.
Dans l'immensité de l'Ouest américain, les frères Van Dorman vont se livrer une bataille sans merci, tragique reflet d'un territoire sauvage livré à la seule folie des hommes. Jodorowsky et Boucq s'attaquent au mythique Far West et en exposent avec brio les deux principales composantes: fureur et violence.

1 - Un Diamant pour l'au-delà (2001)
2 - La pitié des bourreaux (2002)
3 - La Justice des serpents (2003)
4 - La Vengeance du manchot (2005)
Autres albums chez Les Humanoïdes associés :
Le Trésor de l'ombre (1999), avec Alexandro Jodorowsky (Illustrations)
Les humanos à la plage (2005) (Dessin) collectif
Du Ventre de la bête (1993) (Scénario et dessin)

- Chez Casterman
Série " Jérôme Moucherot " (Scénario et dessin)
Jérôme Moucherot, dit le Tigre du Bengale, est un agent d'assurances, un petit cadre moyen, qui se bat quotidiennement pour nourrir sa famille. Il porte des lunettes et un stylo en guise d'ornement nasal, et il arbore un costume très seyant en peau de tigre complété par un feutre, assorti bien sûr car le Moucherot est coquet !
Jérôme Moucherot est un battant, mais l'Imprévu se met bien souvent sur son chemin et l'empêche de conclure ses missions. L'Imprévu, personnage invisible mais essentiel, prend un malin plaisir à chambouler les situations et les plans de Moucherot et le fait sortir de ses gonds et de l'ordinaire.

Les albums de la série alternent récits longs et courts en entraînant notre assureur féroce à la rencontre de personnages inattendus, comme Léonard de Vinci ou le fantôme du Bengale, en l'emmenant pour des vacances en famille tout en rencontrant un nuage qui a la forme du Penseur de Rodin et une usine extrêmement toxique …

L'univers que François Boucq met en place dans les aventures de Jérôme Moucherot allie l'absurde et le dérisoire, l'humour et le grinçant.

1 - Un Point c'est tout (1993)
2 - Les Dents du recoin (1994)
3 - Sus à l'imprévu (1998)
4 - Le Péril pied-de-poule (1998)
5 - J'assure ! (1999)

Série " Les Aventures de la Mort et de Lao Tseu " (Scénario et dessin)
Accompagnée de son fidèle cochon Lao-Tseu, La Mort accumule les problèmes. De fait, non seulement son métier n'est pas tous les jours très drôle, mais en plus, on ne la prend pas tout le temps au sérieux... Bref, La Mort broie du noir et elle déprime dur .

1 - La Rage de vivre (1996)
2 - Pas de quartier (2000)

Série " Face de Lune " (Dessin), avec Alexandro Jodorowsky
L'île de Damanuestra, dirigée par le terrible dictateur Oscar Lazo, est la proie de vagues gigantesques qui déferlent de façon imprévisible sur les côtes et emportent tous ceux qui ont le malheur de s'y trouver. Seul Face de Lune, le muet qui parle avec ses mains, surfe sur les vagues et semble les apprivoiser...

1 - Le Dompteur de vagues (2003)
2 - La Cathédrale invisible (2003)
3 - La Pierre de Faîte (2004)
4 - La Femme qui vient du ciel (2004)
5 - L'œuf de l'âme (2004)

Point de fuite pour les braves (1984) (Scénario et dessin)
Les Pionniers de l'aventure humaine (1984) (Scénario et dessin)
La Femme du magicien (1986), scénario de Jérôme Charyn
La Pédagogie du trottoir (1987)
Bouche du diable (1990), scénario de Jérôme Charyn
La Dérisoire effervescence des comprimés (1994)
Le Réveillon de l'apocalypse (1999)

- Chez Dargaud
Cornet d'humour (1980), scénario de Delan
La Vie, la mort et tout le bazar (1986), scénario de Delan

- chez Audie / Fluide Glacial
Les Leçons du Pr. Bourremou (1981), scénario de Pierre Christin

- Chez Futuropolis
Pas de Deo Gratias pour Rock Mastard (1983), scénario de Delan

- Chez Dupuis
Sales petits contes, collectif
1 - Andersen (1997)

- Chez Delcourt
La Bande à Renaud (1986) (Scénario et dessin), collectif
Le Retour de la bande à Renaud (1988) (Scénario et dessin), collectif

- Au Lombard
Cocktail transgénique (2003) (Illustrations)
Série " Rock Mastard "
1 - Echec à la gestapo (2004), scénario de Belkrouf
Tout commence à la fin de la seconde guerre mondiale. Commandé par des membres d'élite de la Waffen SS, un bombardier s'écrase dans la forêt amazonienne. A priori, il n'y a là rien de drôle. Pourtant…
Sous le choc, le contenu de la cargaison s'est répandu, provoquant de surprenants symptômes chez les Indiennes vivant autour du point de chute ! Quel virus, la perfidie nazie a-t-elle libéré ? Quelque temps après, dans un bouge perdu au cœur de la jungle, débarque un groupe d'Allemands mené par une fraulein à poigne. Celle-ci est à la recherche d'un certain Rock Mastard, un as de l'aviation qui dirige une petite compagnie d'aéropostale avec son copain Gus. L'austère Teutonne a une mission à lui confier : retrouver l'épave du bombardier… Mastard qui n'est pas du genre à obéir aux ordres d'une femme, refuse d'effectuer ce job.
L'autoritaire Walkyrie dispose néanmoins l'argument qui le fera fléchir. Elle sait que Rock est un dur, mais qu'il n'a pas un cœur de pierre pour autant. La preuve : un disque dans le juke-box qu'il écoute inlassablement et qui semble le plonger dans la nostalgie d'un amour qu'il n'a jamais oublié. S'il n'entame pas les recherches, cet enregistrement, le seul existant à des milliers de kilomètres à la ronde, sera détruit ! Chargé d'un lourd et mystérieux appareillage et avec les Germains à son bord, le petit avion postal décolle dès lors vers l'endroit présumé du crash…

- Chez Mango
Cannes (1992) (Illustrations)

- Chez Hors collection
Quelle épique époque (1993) (Dessin)

- Chez Mosquito
Bestiaire de poche (1999) (Scénario et dessin)

 

Interview de Boucq à propos de Rock Mastard

Rock Mastard est un des personnages fétiches de François Boucq. Il a même connu une première brève carrière en 1981 dans les pages du mensuel "Fluide Glacial" pour huit récits complets scénarisés alors par Philippe Delan.

Boucq : "Le premier album "Pas de deo gratias pour Rock Mastard" racontait l'histoire d'un cargo armé par le Vatican qui distribuait de l'eau bénite dans le monde entier..."
Pour ce nouvel album, François Boucq s'est adjoint la complicité scénaristique de Karim Belkrouf avec lequel il nous offre un cocktail d'humour déjanté sur fond de vrai/faux film de guerre. Pour preuve le délirant "Making of" offert en bonus de l'album. Notons la participation d'un célèbre personnage de Boucq à cette joyeuse bouffonnerie, Jérôme Moucherot himself dans le rôle de Gus, l'adjoint de Mastard.
Boucq : "Quand Karim et moi avons élaboré cette nouvelle histoire, je me suis demandé qui pourrait la jouer - un peu comme pour un casting de cinéma. Bien sûr, j'ai d'abord pensé à Moucherot. Mais Moucherot dans le rôle du séducteur capable de se sortir de n'importe quelle situation... ça me paraissait vraiment incongru. Il fallait un super-héros à l'américaine : c'était un rôle pour Rock Mastard !"
Boucq : "Le sel de cette histoire ?
Le jusqu'au-boutisme que nous permet l'humour. On est capable de matérialiser des aberrations ou des paradoxes idéologiques. Ca tombe bien à une période où réapparaissent des conceptions politiques assez indélicates, comme des formes d'autocraties qui ne révèlent pas
encore leur nom."
L'imaginaire débridé de Karim Belkrouf complète à merveille celui de François Boucq. Tout y est harmonieusement "déconnant", donnant le sentiment d'une incroyable émulation entre nos deux complices.

Nul doute qu'ils ont pris un plaisir jubilatoire à plonger leurs personnages dans des situations toutes plus loufoques les unes que les autres et à surenchérir dans des répliques que n'auraient certainement pas reniées les "Monthy Pithon

Boucq : "Il fallait des enfants qui suggèrent à la fois Hitler et des indigènes. Je leur ai fait quatre bras et quatre jambes pour évoquer des croix gammées. Trop fort. J'ai essayé la moustache et la mèche... mais des mômes moustachus, ce n'est pas crédible !"
Sur le site des éditions du Lombard


Interview de Boucq à propos de Bouncer

Qu'est-ce qui, selon vous, a poussé Alexandro Jodorowsky à travailler avec vous ?

Les premières fois qu'on s'est rencontré, il travaillait sur son film, Voleur d'arc-en-ciel, dont de nombreuses séquences se déroulaient dans les égouts. Son décorateur était Alexandre Trauner. Alexandro lui avait fait lire Bouche du diable et suggéré de s'inspirer de mes dessins.
Alexandro aime le dessin et la bande dessinée, parce qu'il en a fait lui-même. C'est un artiste d'image. Il a l'habitude de lire, de décrypter des images et de susciter des histoires en images. Et s'il s'est intéressé à mon travail, c'est peut-être qu'il a vu en moi quelqu'un qui aime autant que lui les images et les histoires qu'on peut raconter avec elles.

Alexandro Jodorowsky aime à dire qu'il façonne ses histoires en fonction de la personnalité des dessinateurs avec qui il travaille. Qu'y a-t-il de Boucq dans les séries qu'il a écrites pour vous ?

Dans Face de Lune, Alexandro voulait un héros sans aucun caractère psycho-physionomique, pour, sans doute, me dégager d'une certaine manière que j'avais de dessiner des personnages aux traits marqués, dont l'histoire est inscrite sur le visage. Il le souhaitait sans ce pathos qui peut rendre mes personnages un peu monstrueux, qui les tire vers la caricature ou l'expressionnisme. Il a aussi satisfait mon intérêt pour la construction des temples et des cathédrales, en imaginant une histoire poétique et fantaisiste sur ce thème, la construction d'un édifice sacré. Pour ce qui est de Bouncer, c'est un peu différent. Nous nous connaissions depuis une bonne dizaine d'années. Le détonateur, ça a été notre désir conjugué de faire un western. Moi, suite à la sollicitation de Jean Giraud pour dessiner un cycle qui devait s'appeler " Blueberry 1900 ", et où ce héros aurait été âgé de 60 ans, projet qui n'a pas vu le jour. Suite aussi à des voyages successifs aux Etats-Unis. Lui, parce qu'il en avait envie depuis toujours. Dans Bouncer, Alexandro a placé des thèmes qui lui sont chers, comme les amputations, les drames familiaux, la manipulation…

Et vous, pourquoi avoir choisi de mettre en images ses histoires ?

Par respect pour son travail, d'abord, pour tout ce qu'il a fait. Mais aussi, pour l'envergure de sa personnalité. Parce que des histoires comme celles de Bouncer ou de Face de Lune, ça veut dire rester en communication en permanence, voir, revoir, re-revoir constamment ce qu'on est en train de faire. Pendant que tu réalises une BD, des tas de choses peuvent se produire et changer le cours de ton travail. Laisser opérer ces événements et les utiliser devient une nécessité. Je ne me vois pas, par exemple, dessiner un album dont je connaîtrais d'emblée l'histoire de la première à la dernière page. Il m'est arrivé d'avoir des scénarios complets, et même si ceux-ci étaient très bien, l'envie n'était pas là puisque j'en connaissais toutes les coordonnées, du début à la fin. Pourquoi passer du temps à dessiner quelque chose qui ne va pas te surprendre et que tu ne vas pas pouvoir t'approprier ? Les histoires qu'on conçoit avec Alexandro, elles peuvent changer à tout instant.Je n'aime pas être seulement un illustrateur. Une histoire, tu dois la partager, elle doit changer et l'un et l'autre. Avec Alexandro, il y a eu parfois des tensions, mais ce qui nous intéresse, lui comme moi, n'est pas le conflit. Des couples artistiques peuvent se créer pour générer des explosions. Nous, nous cherchons plutôt à maintenir la relation malgré les éventuelles tensions.

J'ai besoin d'euphorie, d'enthousiasme, de fantaisie, qu'ils soient entretenus en permanence. C'est tellement long de faire une bande dessinée. Tu passes six, sept mois avec elle. Sans ces moments de jubilation, à quoi bon ? Je peux très bien travailler seul, si je veux. Si je choisis de travailler avec un scénariste, c'est pour un double enthousiasme : une histoire et une relation, découvrir quelque chose de nouveau, me changer les idées. Avec Alexandro, ça se passe harmonieusement. Je pense que c'est quelqu'un qui recherche la vérité, en profondeur, et n'hésite pas à mettre ses actes en accord avec sa recherche. J'ai découvert avec lui la psychomagie, sa manière de tirer les tarots avec générosité… ça m'a appris beaucoup sur ma relation au monde et aux autres. Il a également une grande connaissance de ce qu'est l'art. C'est un provocateur artistique. Il te pousse à aller dans des endroits où tu ne t'aventurerais pas seul, parce que ça remet en cause une certaine conception de toi-même, qui échappe au cadre dans lequel tu as convenu de travailler. Je n'aurais probablement jamais dessiné un personnage sans visage s'il ne m'avait pas incité à le faire. Nous avons réalisé des expériences passionnantes, ensemble. Par exemple, pour le dernier tome de Face de Lune, j'avais vingt pages de scénario, puis plus rien. Le matin, on s'appelait, je lui disais où j'en étais et on se demandait ce qui allait se passer ensuite, ce que serait la prochaine page… On a inventé notre histoire au fur et à mesure, en nous apercevant qu'elle avait finalement une cohérence, au lieu de partir dans toutes les directions de manière un peu chaotique, et qu'on la structurait en en discutant. Avancer dans le vide, affronter délibérément une épreuve, faire en sorte d'en sortir, je ne l'aurais peut-être pas fait, en tout cas pas avec autant de désinvolture, il y a quelques années. Mais quand c'est fini, tu as conquis une dimension nouvelle.
Intervenez-vous beaucoup dans son travail de scénariste ?

A la fin du tome 3 de Bouncer, je lui ai demandé de modifier une séquence, celle où le héros est amené à tuer la femme qu'il aime le plus au monde et son amant. Cette scène devait inévitablement soulever un questionnement chez ce personnage. Or là, il ne faisait que subir : bourreau, il devait tuer, il tuait. On se devait de montrer davantage son dilemme intérieur. J'ai donc demandé à Alexandro si on ne pourrait pas changer la direction narrative, mettre l'accent sur ses tensions profondes et contradictoires. On a alors soûlé le héros, le faisant ainsi sombrer dans l'inconscience. C'est le moment le plus fort de l'album. On en a discuté une quinzaine de jours avant de trouver le ton juste.

Et lui, vous demande-t-il des modifications ?

Dans le dernier album, une famille de fermiers est assaillie par une bande de salopards. Telle que je l'avais d'abord dessinée, la plus jeune femme de cette famille était un peu trop pulpeuse. Alexandro la voulait plus maladive, que je retaille son visage à la serpe, qu'elle soit moins sensuelle, plus famélique. C'est quelque chose qu'il fait assez rarement… Mais comme je m'autorise à intervenir sur le scénario, il est normal qu'il puisse intervenir sur l'image. C'est, encore une fois, une question d'équilibre.

Quelle est sa principale qualité ?

Une grande et percutante intuition. Quand il décide de s'intéresser à ton cas, il s'y intéresse vraiment. Il a la qualité de s'immerger complètement en toi, et t'aider à la résolution de tes problèmes.